2 octobre 2014

Éloge des traductions de la Série noire

Dans Comment j’ai appris à lire, Agnès Desarthe soutient un point de vue original sur les traductions de la « Série noire », si décriées aujourd’hui. Il est d’autant plus intéressant qu’elle est elle-même non seulement écrivain mais aussi traductrice. Quand elle avait 11 ou 12 ans, son père lui a mis entre les mains un roman de Carter Brown pour lui faire découvrir le plaisir de lire. 
« Après Carter Brown, j’adopte Chester Himes (mon préféré peut-être). Je lis plusieurs fois La reine des pommes. (…) Bien souvent, je ne comprenais rien à l’intrigue (…) Mais il y avait autre chose encore : une langue. Cette langue n’était pas tout à fait du français et cela, je crois, me rassurait infiniment. C’était la langue de la « Série noire », un idiome unique, métissé, inventé par des traducteurs à ce point amoureux du texte d’origine, ou à ce point pressés d’en finir avec lui qu’ils en conservaient la trace. (…) J’étais protégée de tout par le miraculeux micmac linguistique de l’entre-deux-langues. Le français était remis en jeu, menacé à chaque ligne par l’idiome source. »
Il est souvent reproché aux traductions de la SN de trahir le texte original (par des coupures, des déformations diverses, des dérives argotiques, etc.) au profit de la production d’un texte qui participe de l’unité linguistique de la collection. Agnès Desarthe nous dit, à l’inverse, que la jeune adolescente-lectrice qu’elle était découvrait dans et sous cette langue traduite la langue originale de l’auteur.

Elle nous rappelle ainsi qu’il existe un plaisir et un imaginaire linguistiques du lecteur qui sont tous deux quasiment absents des débats sur la traduction, alors qu’ils mettent au premier plan le rôle du traducteur comme co-auteur.