5 juin 2014

Polar en cabanes : Himes et Arcachon


Les 27 et 28 septembre 2014, le festival Polar en cabanes, organisé par Les Amis de Chester Himes, d'Aquitaine, d'Arcachon et du Bassin, aura lieu à Gujan Mestras, sur le bassin d’Arcachon.
Le lien entre Arcachon et Himes n'est pas fortuit. Au printemps de 1953, Himes, qui vivait depuis quelques semaines en France, accompagné d’Alva, la femme qu’il avait rencontrée sur le bateau en venant en France, a passé deux mois à L’Aiguillon (Arcachon), dans une maison appartenant à Yves et Yvonne Malartic. Yves Malartic était son traducteur et son ami.

Himes raconte ce séjour dans The Quality of Hurt, le premier volume de son autobiographie. Les détails qu’il rapporte – une omelette gigantesque faite de douze grosses huitres, d’une douzaine d’œufs et de fines herbes, le tonneau de Bordeaux, le lit inconfortable, la glacière et le tub dans le jardin – dessinent un bonheur simple.

C’est pour Himes une découverte de la France profonde : le filet avec lequel les Françaises font leurs courses, le fétichisme (sic) des Français envers la grossesse, que ce soit chez les femmes ou chez les chattes, le visage rude des femmes du peuple.

On peut affirmer sans trop de risque que Himes n’a jamais été aussi heureux que pendant ce séjour. Il finissait d’écrire La troisième génération, son roman autobiographique. Alva et lui suscitaient la curiosité des autochtones, mais jamais le racisme.
« Nous nous y plaisions. […] Quand nous allions jusqu’au banc de sable qui se trouvait de notre côté de la baie, pour nous étendre au soleil, les enfants du quartier se rassemblaient et nous regardaient avec de grands yeux étonnés, comme si nous étions des bêtes de foire. Mais quand Alva leur parlait en français, ils étaient timides et gênés. Il était agréable en fin d’après-midi de descendre la rue Alexandrine vers la ville. Nous regardions les familles curieuses qui sortaient l’une après l’autre de leur maison et s’appuyaient à leur portail pour nous regarder passer. »



The Quality of Hurt est le premier volume de l'autobiographie de Himes, le second étant My Life of Absurdity. Tous deux ont été condensés et traduits par Yves Malartic (Regrets sans repentir).





3 juin 2014

Chez Pelecanos

Le héros de Tout se paye (Hell to Pay) de George Pelecanos est Derek Strange, un ancien policier noir qui a quitté la police après la répression des émeutes raciales de 1968 à Washington et est devenu détective privé. Strange a de fortes convictions morales et politiques. Plusieurs soirs par semaine, il entraîne des enfants des projects (comment traduire : des quartiers ? des cités ?) au football américain. En rentrant chez lui après l’entraînement, un de ces enfants, le petit Joe Wilder, âgé de huit ans, est tué par balles lors d’un règlement de comptes pour une dette de drogue. Alors qu’il recherche les assassins de l'enfant, Strange est appelé à se rendre chez un baron du trafic de drogue, Granville Oliver.
« La bibliothèque était remplie de livres. A en juger par les déchirures aux coins des jaquettes usées et par les craquelures au dos des éditions de poche, les livres avaient été lus. À l'exception de quelques romans classiques d'auteurs comme Ellison, Himes et Wright, la plus grande partie des livres d'Oliver ne relevaient pas de la fiction. »
Le rapprochement des romanciers noirs « classiques » des années 1950 suggère qu’il s’agit des romans de Himes de la première période, les protest novels. Pourtant, on peut voir dans Tout se paye une référence aux romans policiers politiques de Himes. Elle est d’abord dans la conception que les personnages ont de leur rôle. Strange rappelle les deux inspecteurs du cycle de Harlem dans les romans où ils s’efforcent d’amender le cours des choses. À deux reprises, en effet, Ed Cercueil et Fossoyeur se transforment de façon occulte en justiciers, en redresseurs de torts : l'argent volé par Casper Holmes servira à financer des colonies de vacances pour enfants pauvres, noirs et blancs (Imbroglio négro) ; l'argent du Mouvement pour le retour en Afrique est rendu aux familles spoliées (Retour en Afrique).
Strange est conscient de l’injustice fondamentale de la société dans laquelle il vit, du destin inéluctable de ces jeunes Noirs pauvres promis à l’exclusion, à la drogue et à la délinquance, et du caractère dérisoire de ses efforts, mais il s’efforce, malgré tout, de sauver quelques enfants. Ed Cercueil et Fossoyeur se limitaient à corriger l’injustice à la marge et leur intervention se situe à la fin des deux romans cités plus haut, comme une moralité. Strange va plus loin : il devient un acteur fondamental de l’histoire.
Un autre forme de référence concerne l’analyse portée sur la société américaine : celle de Strange et celle de Granville Oliver, le caïd, sont très proches et se situent dans la lignée de Himes dans L’aveugle au pistolet ou dans Plan B. Granville : « J’ai réussi. Bien que je sois né dans ce camp de concentration que l’on appelle le ghetto. La pauvreté c’est la violence […] et elle engendre la violence. Les gamins noirs pauvres voient les mêmes pubs à la télévision que les garçons blancs et les filles blanches dans leurs banlieues. On leur montre quand ils sont jeunes tout ce qu’ils devraient avoir à tout prix. Mais comment feront-ils pour avoir cela ? »
Cependant, Himes et Pelecanos ne parlent ni du même lieu ni du même temps. Chez Pelecanos, le trafic de drogue et surtout l’apparition du crack ont détruit ce qui structurait les Noirs : la morale, la famille et la conscience politique. Himes a vu les prémices de la société que décrit Pelecanos. Ne nous énervons pas ! (The Heat’s on) montre une étape précédente : la lutte pour le grand trafic de l’héroïne dans les années 1960. Le roman est d’une noirceur infinie et il est prophétique quant aux effets destructeurs de la drogue sur les Noirs.



Richard Wright est né en 1908, Chester Himes en 1909 et Ralph Ellison en 1914. On aurait pu s’attendre à ce que figure également James Baldwin né en 1924.