27 mai 2014

Clairvoyance de Jean-Paul Mourlon



Dans l'article « Chester Himes » de l'Encyclopaedia Universalis, Jean-Paul Mourlon écrit : « On revoit les deux inspecteurs dans Retour en Afrique (Cotton Comes to Harlem, 1963), et surtout dans L'Aveugle au pistolet (Blind Man with a Pistol, 1969). Mais dans cette dernière œuvre ils ne sont plus, à dessein, qu'un fil de liaison (leur enquête n'aboutira jamais) unissant de multiples intrigues sans rapports entre elles (escroqueries diverses, Black Muslims, démonstrations pacifistes), dont l'enchevêtrement même symbolise la confusion dans laquelle la communauté noire (l'aveugle du titre) se débat pour être elle-même face à l'Amérique blanche. »

C'est donc bien une stratégie de production de la confusion qui est à l'œuvre dans L'aveugle au pistolet. L'enchevêtrement systématique - et très ordonné - des chapitres en est le moyen principal (voir ci-dessous Le secret de fabrication de L’aveugle au pistolet). D'autres facteurs y contribuent : l’impression de déjà vu avec la répétition de séquences presque à l'identique, les fausses pistes, les quiproquos mystérieux (les X, les hommes au fez) donnent à L’aveugle au pistolet une tonalité fantastique.



21 mai 2014

Le secret de fabrication de L’aveugle au pistolet



On a vu que L’aveugle au pistolet avait dérouté beaucoup de ses lecteurs, y compris les plus émérites.
Prenant pour guide la phrase de Fossoyeur dans ce même livre : « Tant de non-sens doit avoir du sens », j’ai recherché un dessein et un ordre dans le roman. Ils existent en effet : Chester Himes a mis en œuvre dans L’aveugle au pistolet une stratégie, magistrale et perverse, de production de la confusion.
L’aveugle au pistolet se compose de trois histoires distinctes. Mon hypothèse est que Himes a utilisé un matériau déjà existant mais resté inédit : débuts de romans abandonnés ou nouvelles. En 1969, Himes, malade et las, n’était plus à même de d’écrire intégralement un livre.
Trois histoires donc, de taille inégale. Appelons-les A, B et C. 
Histoire A (8 chapitres) : la rencontre de trois parades antagonistes dégénère en émeutes et en pillages.
Histoire B (7 chapitres) : un blanc est assassiné dans le sous-sol d'un immeuble de Harlem. C’est le premier d’une série de meurtres dont les victimes sont des homosexuels.
Histoire C (3 chapitres) : lors de la séance de rajeunissement de M. Sam, un prête-nom du milieu, quatre personnes sont assassinées.
Elles sont ordonnées avec un principe très simple qui consiste à faire se succéder le premier chapitre de chacune des trois histoires, puis le deuxième, etc.
Histoires
Chapitres
A
3


6


9


12

14

16

18

20
B

4


7


10


13

15

17

19

C


5


8


11


Sur cette base générale Himes a introduit des éléments supplémentaires visant à la confusion, parmi lesquels des fils entre les différentes histoires, et des fausses pistes. Le tableau ci-dessous donne un exemple de désordre chronologique et de fil incohérent entre l’histoire A et l’histoire C.
Chapitre 18
Chapitre 11
Chapitre 8
Ed Cercueil et Fossoyeur sont chargés par le lieutenant Anderson d'enquêter sur l'origine des désordres.
Le supérieur du lieutenant Anderson, le capitaine Brice, confirme ensuite cet ordre, malgré les réticences des deux policiers.
Fossoyeur fait rétrospectivement référence à cette mission.