17 février 2014

Lire La reine des pommes… 2

Dans La reine des pommes, nous assistons en direct à la fabrication de l'écriture policière de Himes. Un exemple en est la création des deux héros du cycle de Harlem, Ed Cercueil et Fossoyeur. Ils apparaissent tardivement dans le roman. La première partie de La reine des pommes est organisée autour d'un autre couple, les jumeaux Jackson et Goldy.

Himes raconte dans son autobiographie qu'il avait questionné Marcel Duhamel, après lui avoir donné à lire plusieurs dizaines de pages, sur l'opportunité d'introduire des policiers. On peut imaginer que la raison n'est pas que narrative. L'enthousiasme de Duhamel et de Minnie Danzas, la traductrice, lui paraît de bon augure ; il y aura donc une suite. Or, Goldy et Jackson n'ont pas d'avenir : ils ne peuvent être qu'un duo comique, du fait du contraste entre leur ressemblance physique et la différence exacerbée de leurs personnalités.


Les deux inspecteurs, quand Himes les crée, n'ont pas beaucoup de consistance. Ce sont des stéréotypes de flics durs à cuire et ils ne se différencient pas l'un de l'autre.

On suit la maturation des deux personnages au cours du roman. Ils y occupent une place de plus en plus importante, aux dépens de Goldy et de Jackson. Enfin, les conséquences du jet d'acide dont Ed Cercueil est victime permettent de distinguer les deux hommes. Désormais, Ed Cercueil sera instable, nerveux, à la gâchette facile (trigger-happy). Fossoyeur, plus lucide et plus posé, devient de fait le leader entre les deux hommes.


13 février 2014

Lire La reine des pommes pour la première fois… en sachant ce que je sais aujourd’hui



En dehors de sa nouveauté, de son intrigue et de ses arnaques, La reine des pommes présente l’intérêt d’être le roman dans lequel Himes s’invente comme auteur de romans policiers. Rappelons-le : Himes n’est pas un fan de littérature policière, même s’il aime Dashiell Hammett. Faulkner et le cinéma ont eu sans doute plus d’importance dans la constitution de son champ de références. Cependant, sur la base de S’il braille, lâche-le… qu’il avait traduit (en 1949, avec Renée Vavasseur), Marcel Duhamel, directeur de la Série noire, a su reconnaître les prédispositions exceptionnelles de cet auteur.

C'est un grand plaisir de lire La reine des pommes pour la première fois. C'est aussi un grand plaisir que de le lire en appréciant la façon dont Himes crée progressivement une narration très personnelle. Par exemple, il invente dans La reine des pommes les moyens nécessaires à la focalisation efficace sur plusieurs personnages. Au début du roman, avant l’entrée en scène des deux policiers, il est un peu gêné par le couple de jumeaux qu’il a créé : le naïf Jackson et Goldy, l’escroc déguisé en bonne sœur. Pour le développement de l’histoire, et notamment pour donner à Goldy toute son importance, il a besoin de les séparer régulièrement.
Les moyens employés sont d’abord rudimentaires et répétitifs : Goldy doit droguer son frère à plusieurs reprises pour pouvoir agir seul. On voit l’impasse du procédé. Il est remplacé dans ce même roman par une ellipse enfin maîtrisée qui libère la narration. Himes peut désormais suivre et Goldy et Jackson et les tueurs en créant l'illusion de la simultanéité.


6 février 2014

Himes et James Thurber : une impression de déjà-vu



A deux reprises, en lisant Plan B puis Mamie Mason ou un exercice de la bonne volonté, j’ai eu comme une impression de déjà vu, de quelque chose de familier.

Il s’agissait dans les deux cas de mouvements collectifs brusques de poursuite, de raid, de volte-face : dans Plan B, la guerre se situe entre les Blancs et les Noirs, dans Mamie Mason, entre les femmes noires et les femmes blanches. Le lien s’est enfin précisé. Il s’agissait de La guerre entre les hommes et les femmes (The War Between Men and Women), une  bande dessinée d'une quinzaine de vignettes, de James Thurber.

« À la suite de la diffusion d’une rumeur selon laquelle [Mamie Mason] ne cherche qu’à abâtardir la race blanche, un journal évoque « les raids massifs de femmes noires sur tous les hommes blancs ». La deuxième phase de cette guerre est marquée par la radicalisation des positions des femmes blanches. En dignes descendantes des « pionniers qui ont vaincu les peaux-rouges », elles s’affirment décidées à « répondre aux armes par les armes » et se tournent vers les moyens les plus divers de devenir noires. La panique gagne alors les femmes noires. Les antagonismes raciaux s'affirment dans de grands mouvements où opinions et actions des protagonistes sont schématisées à l'extrême. Il n'y a plus de place pour l'individu ; seules subsistent des catégories génériques, telles que « les femmes noires », « les femmes blanches », « tous les hommes blancs de plus de quarante ans ». 

La forme littéraire employée est, par ailleurs, la plus apte à faire imaginer un mouvement de foule, brusque, explosif même, sans nuances. Il s’agit toujours d’un élan – un groupe en poursuit un autre, un groupe fuit devant un autre – et de brusques revirements. Le même phénomène se lit dans Plan B. Après le massacre de plusieurs dizaines de Noirs par la police, les Blancs sont saisis d’horreur. Leur culpabilité collective se traduit de différentes façons : collecte extravagante de sang, expiation publique, manifestations de deuil personnel et officiel. Lorsque la commission d’enquête révèle que le massacre a commencé après la mort de trois policiers abattus par un franc-tireur armé d’un fusil mystérieux, la situation se renverse. « L’excitation remplaça l’orgie de culpabilité. Pourquoi devraient-ils regretter la mort de quelques Noirs tués par les policiers alors que leur vie à tous était en danger ? Était-ce trop demander que d’être en sécurité dans leur propre pays, leur propre foyer, leur propre vie ? L’excitation se transforma en colère. N’en avaient-ils pas assez fait pour les Noirs qui leur avaient été imposés par leurs ancêtres ? Était-ce eux qui avaient amené les Noirs d’Afrique ? Inévitablement, ce ressentiment donna lieu à de nombreuses hostilités sans aucune mesure, de part et d’autre de la ligne de séparation des couleurs. »

Chester Himes, l’unique

Sur la page Images de The War Between Men and Women (sur Google), on peut voir, parmi d'autres dessins de Thurber et des photos du film qui en a été tiré, plusieurs vignettes de la série. On les reconnaît aisément : elles ont un numéro (en chiffres romains) et une très courte légende


Images La guerre entre les hommes et les femmes



Himes et Thurber : qu'est-ce qui peut les rapprocher ?


La recherche sur Google ne fait apparaître aucun lien entre les deux auteurs. Il est probable qu’ils ne se connaissaient pas personnellement. Ils présentent quelques éléments biographiques communs : ils ont étudié tous les deux à l’Université de l’État de l’Ohio à Columbus - Thurber une quinzaine d’années avant Himes. Il a livré d’ailleurs de ses études un récit très amusant dans une de ses nouvelles, University DaysThurber était blanc - les seuls Noirs qui apparaissent dans ses livres sont des femmes de ménage au parler pittoresque.  Dans La troisième génération, le roman autobiographique de Himes, on voit très bien la séparation absolue qui existait entre étudiants blancs et noirs. Si les deux auteurs ont en commun un parcours universitaire peu brillant, leurs chemins ultérieurs divergent logiquement : carrière journalistique pour Thurber, entrée dans la délinquance active pour Himes.

Un autre élément peut avoir joué un rôle : Thurber avait perdu un œil dans son enfance, victime d'une flèche tirée par son frère. Or, on connaît, dans l’œuvre de Himes, le poids de sa culpabilité après l’accident  qui avait rendu aveugle son frère Joe, survenu après une expérience de chimie que ce dernier n’aurait pas dû accomplir seul.
L’auteur Himes, quant à lui, ne pouvait pas ne pas connaître Thurber, auteur et dessinateur célèbre du New Yorker dans les années 1930.

La ressemblance que je vois entre la suite de dessins de La guerre entre les hommes et les femmes et le texte de Mamie Mason et Plan B tient au mode de narration : la brusquerie des mouvements et le caractère très visuel des descriptions. Elle tient aussi à une sensibilité fantastique et surréaliste qui permet à ces deux auteurs de déceler sous les faux-semblants du monde des lignes de force et des affrontements violents.