9 janvier 2017

Mon voisin Chester Himes








Chester dans les dernières années de sa vie. On voit à son visage émacié qu'il est malade, mais Anne-Christine qui l'a connu à cette époque nous décrit un homme à la joie démonstrative, heureux de se trouver en compagnie d'enfants et amoureux de ses chats.




Nous venions en vacances en Espagne à Moraira (village situé entre Valence et Alicante sur la Costa Blanca) dans la maison achetée par mes parents en 1962 et baptisée Casa Ana Cristina, perdue dans la pinède, mais nous avions quand même quelques voisins.
A Pla del Mar (nom de la petite colline sur laquelle se trouvait notre maison), les étés se ressemblaient d’une année à l’autre…
De l’autre côté de la pinède qu’il fallait traverser pour y accéder, il y avait une maison assez imposante : Casa Griot, nous étions chez Lesley et Chester Himes. L’avantage de cette jolie maison sur les autres était sa belle piscine, promesse de fraîcheur lors de ces étés chauds.
Nous y étions très souvent invités pour des bains interminables (mes parents et les Himes étaient amis depuis leur installation à Moraira). Chester, malgré son handicap, prenait des bains avec nous, sanglé dans une sorte de grosse bouée noire (une grosse chambre à air!) et nous jouions. Il riait de bon cœur, heureux j’imagine de retrouver un peu d’insouciance et de légèreté.
Ensuite, Lesley l’aidait à sortir et l’installait dans son fauteuil roulant au bord de la piscine sous une petite tonnelle et il nous regardait jouer dans l’eau.

Je savais par mes parents qu’il écrivait des livres mais, pour une petite fille de 10 ans, cela restait assez vague. J’étais aussi au courant de son accident. Peu importe, pour mon frère et moi il était un homme qui aimait rire, se baigner en toute simplicité avec nous.
Je me souviens encore de son rire tonitruant lors des nombreux dîners et autres réjouissances à la maison. Chester aimait s’attabler devant la grande table en rotin qui trônait sur la terrasse devant la maison, toujours dans le même fauteuil. Il semblait apprécier la cuisine de maman et le bon vin espagnol.
Il racontait de sa grosse voix des histoires (en anglais, mes parents heureusement parlaient bien cette langue) et, pour nous sa présence était l’assurance de se coucher tard et de rester avec « les grands ».

Parfois nous allions chez eux, toujours pour un ultime bain de piscine et ensuite le dîner que nous prenions sous une sorte de grande véranda par laquelle on accédait via un grand escalier. Lesley concoctait des repas sympathiques. Elle était toujours imperturbable et habillée en blanc !
Ces soirées étaient accompagnées par les chats de Chester, qui avait une passion pour ces animaux (des chats abyssins je crois). Ils étaient impressionnants et énigmatiques et parfois même un peu effrayants.
Lesley et Chester quittèrent ensuite cette maison peu pratique pour lui et s’installèrent (toujours à Pla del Mar) dans une maison de plein pied.

Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai réalisé que nous avions un voisin « un peu particulier ». De ces souvenirs, il reste quelques photos dans les albums familiaux et dans la bibliothèque chez ma mère, les œuvres de Chester avec cette dédicace « For Pierre and Nicole from Chester ».

Anne-Christine T-M (janvier 2017)




La dédicace aux voisins








21 novembre 2016

S’il braille, lâche-le… (If He Hollers Let Him Go). L'écho d’une comptine raciste

Le premier roman de Chester Himes a un titre un peu étrange : S’il braille lâche-le… En anglais If He Hollers, Let Him Go. Ce titre est tiré d’une comptine enfantine, très connue aux États-Unis, l’équivalent de notre Amstramgram.

Eenie, meenie, miney, moe, 

Catch a tiger by the toe. 

If he hollers, let him go.

My mother said to pick 

The very best one 

And you are not it.

Eenie, meenie, miney, moe
Prends un tigre par la patte
S'il braille, lâche-le.

Ma mère a dit
 de faire le bon choix
Et ce n’est pas toi.

À aucun endroit de son autobiographie, Himes n’explique le choix de ce titre pour son roman. On peut imaginer, cependant, qu’il fait référence à une ligne cachée de la comptine. Il en existe, en effet, plusieurs variantes et notamment une version courante au 19e siècle dans laquelle Catch a tiger by the toe était remplacé par Catch a nigger by the toe (Attrape un nègre par la patte).

Une comptine est une chanson enfantine qui sert à déterminer le rôle des participants à un jeu. Le comptage permet au meneur de jeu de choisir ou d'exclure les joueurs. Il n'y a aucune certitude, mais cela irait bien avec le piège raciste dans lequel tombe Robert Jones, sa sélection finale, en dépit de tous ses efforts, pour l’armée américaine, son rejet par sa fiancée presque blanche et l'ensemble de la société californienne des années 1940.



Merci à Hélène B.

23 septembre 2016

Le 15 octobre 2016, Tandem Paris New York - Chester Himes: de Harlem à la Seine


Le 15 octobre 2016, de 16h à 18h, à la Bibliothèque des littératures policières  (BILIPO), dans le cadre du Tandem Paris-New York, rencontre autour de Chester Himes avec Pierre Bondil, Bernard Daguerre, Sylvie Escande et Jake Lamar.

BIBLIOTHEQUE DES LITTERATURES POLICIERES
48 RUE DU CARDINAL lEMOINE
75005 PARIS
MÉTRO CARDINAL LEMOINE OU JUSSIEU

Paris-New York : les deux villes se font écho dans la vie de Chester Himes ; elles sont aussi intimement liées à son oeuvre et à son rayonnement.
Quand en 1953, Chester Himes quitte New York pour s'installer à Paris, il fait le même trajet que d'autres écrivains et artistes Noirs américains. Il restera toujours profondément américain mais il crée à Paris une oeuvre originale dans laquelle le personnage principal, Harlem, mélange d'observation et d'imagination débridée, est destiné aux lecteurs français et conçu pour eux.
Himes écrit en anglais pour être traduit en français dans la Série noire. Sa langue, ses traductions dans l'idiome de la Série noire des années 1950, le travail scrupuleux de médiation qu'il accomplit pour ses lecteurs français illustrent sa position très particulière, entre deux pays et deux langues.
Enfin, la reconnaissance de Himes reste, symétriquement, partielle et partiale de part et d'autre de l'Amérique. Les Français font - injustement - trop peu de cas de la première partie de son oeuvre. Quant ay cycle de Harlem, il est mal connu des Américains…  et même des Harlémites. Le temps est venu pour les Français et les Américains d'élargir leur vision de Himes pour lui donner toute son importance.


12 juillet 2016

ENG - Dallas lone shooter: reminiscence of Plan B?

A black sniper was responsible for the death of five police officers  in Dallas, on the 7st of July, 2016.

A picture of the sniper, Micah Johnson, extracted from his Facebook account, shows some ancient attributes of black radicalism : the Pan African flag, popular during the 1960's, the clenched-fist salute of the black athletes in Mexico and a Black Power drawing.

In Himes' last novel, left unfinished, Plan B (1964 - chapter 8), two white policemen are patrolling in Harlem.
"Give them a burst from the siren', said Pan.
Instead, there was a bust from an automatic weapon from the front window of a third-floor tenement and the windscreen of the police cruiser exploded in a burst of iridescent safety glass. Not to mention the fact that Pan and Van were riveted to their black plastic seats by a row of 7.62 caliber rifle bullets that passed through their diaphragms."

At first sight, the conclusion is  different. Micah Jones was killed by a tele commanded robot, the sniper in Plan B by a 105 mm tank cannon but Himes emphasizes the unhumanity of the tank : "No human life was visible within it. It was shaped like a turtle with an insect's antenna. It moved on rubber-treated caterpillar tracks. It didn't make any noise. It came quickly and silently, as if it knew where it was going and was in a hurry to get there."

Of course, the current situation is also different with a black president,  a black chief of police in Dallas, the importance of social networks and the public recognition of police brutality against black people. Still the modus operandi both of the killing and of the elimination of the sniper takes us back to the racial wars of the 60's and to Himes' power of imagination.



31 mars 2016

ENG - Translating Chester Himes

One of the labels in this blog is Translation. It may be surprising for the English-speaking readers who are not familiar with the translations of Chester Himes in French, Spanish, Portuguese, or other languages, nor aware there might be a problem about these translations.

For the French, it is of crucial importance. Himes' novels were read in France and in French through the mediation of a team of translators, who though they sometimes were not professional translators (or more accurately because they were not professional translators) had be chosen by Marcel Duhamel. Duhamel himself, the director of the famous Série Noire, the Gallimard collection, was a well-known translator without an academic education.

The situation of Himes in relation to the Série Noire is particular: Himes' novels were not translated into French after being published in English. They were written for the Série Noire and Himes worked - in a certain way - on commission. Thus there were less cuts in Himes' novels than in some other authors' works. In his introduction to the English edition of the first three novels of the Harlem domestic novels, Melvin Van Peebles shows Himes' work method: "He pointed to the two neat piles on either side of the typewriter and explained that before he started one of his 'detective stories' or 'action novels' as he insisted on calling them, he would count out 220 pieces of carbon paper and 440 pieces of typing paper. He would then place a sheet of carbon paper between every two sheets of typing paper so that way he would have an original and a copy of each page that he completed. He would then put the untouched pile on the right hand side of his typewriter and begin to bang away. After he finished typing a page he would put it down on the pile at his left. (…) 'When the pile on the right hand side begins to get low I know it's time to start winding the story up."[1]

Still Himes wrote in English and had to be translated. The language the Série Noire translators produced, meant to be an equivalent of Himes' language, highly contributed to the success of his novels in France. It draws upon the Parisian slang (argot). In the issue of 813 dedicated to Chester Himes, the French translator Pierre Bondil acknowledges that Himes is not easy to translate but reports the over-use of Parisian argot to render the black vernacular, and numerous treasons of the style and rhythm of Himes' language.[2]

It is no use criticizing these translations. They belong to a general cultural era (ignorance of the American culture and particularly of the African American culture;  distrust regarding America in the cold war period). They also belong to a certain cultural and economical context of the Série Noire itself.

Gallimard revised these translations in 2007 (Quarto collection). Still a totally new version, with different fundamental choices is something to dream about.



Portuguese and Spanish translations of the titles of several novels have been reviewed in this blog. As one can see with the different versions of The Heat's On, unlike the French version they were translated from the titles Himes chose for the later American publication of his books.





[1] Chester Himes, The Harlem Cycle, volume 1, Edinbourgh, Cannongate Books, 1996.
[2] Special issue of 813 dedicated to Himes.

26 mars 2016

Sepulturero, Montalbán, Chester Himes y Bernard Daguerre

Répondant à l'article consacré aux traductions espagnoles du cycle de Harlem (Sepulturero Jones et Ataúd Ed Johnson)Bernard Daguerre, organisateur du festival Polar en cabanes et, entre autres talents, coordinateur du numéro spécial de 813 consacré à Himes, signale qu'il n'a pas trouvé trace de la préface de Por amor a Imabelle (La reine des pommes),  écrite par Manuel Vásquez Montalbán. Montalban y fait, pourtant,  référence dans un texte, extrait de El escriba sentado, publié en 1997 dans El País et traduit dans le numéro spécial (n° 122) de la revue 813.

Ce texte est magnifique par son intelligence. Pour en citer un court extrait : "Bien sûr, ses romans peuvent être qualifiés de policiers, mais ils sont si multidimensionnels et ouverts qu'ils mériteraient d'être considérés comme des romans sans plus de qualificatifs, grands petits romans qui ont fait de leur auteur un maître comparable à Hammett, Chandler, Poe ou Simenon. Le délit déjà commis ou sur le point de l'être met en mouvement les policiers et c'est ainsi que débute un voyage littéraire dans lequel le délit et sa sanction sont ce qui importe le moins ; le plus important est le voyage, un voyage à travers un Harlem sans murs ni cloisons, à l'intérieur duquel erre le regard du lecteur surpris et surprenant lui-même la logique interne d'une réalité ceinte de murailles invisibles."

Voir dans le présent blog Un numéro spécial de 813






19 mars 2016

Ataud Ed Johnson y Sepulturero Jones


Ataúd Ed Johnson (Ataúd = Coffin = Cercueil) et Sepulturero Jones (Sepulturero = Grave Digger = Fossoyeur) sont les noms des deux inspecteurs dans les traductions espagnoles des romans policiers de Himes.


Si l'on regarde les titres de ces romans, on remarque qu'ils sont traduits très fidèlement à partir des titres de la première édition américaine. Ils ne reprennent donc pas les facéties de la Série noire.




Titre original de Himes
Titre de la Série noire
Titre de l’édition américaine ultérieure
Titre de l'édition espagnole
The Five Cornered Square
La reine des pommes
1. For Love of Imabelle (1957). 2. A Rage in Harlem (1965)
Por amor a Imabelle
If Trouble Was Money
Il pleut des coups durs
The Real Cool Killers
La banda de los musulmanes
A Jealous Man Can’t Win
Couché dans le pain
The Crazy Kill
El loco asesinato
The Big Gold Dream
Tout pour plaire
The Big Gold Dream
El gran sueño de oro
Don’t Play With Death
Imbroglio négro
All Shot up
Todos muertos
Be Calm
Ne nous énervons pas
The Heat’s On
Empieza el calor
Back to Africa
Retour en Afrique
Cotton Comes to Harlem
Algodón en Harlem


On a vu dans l'article Cidade escaldante … que Himes, dans sa position d'auteur travaillant à la commande pour la Série noire (format imposé de 220 pages, par exemple) avait aussi accepté - ou devancé - la formulation de titres conformes à la ligne des romans de la collection : l'exemple de Be Calm, retitré ultérieurement The Heat's On, est le plus frappant. Entre le titre français et le titre de l'édition américaine ultérieure, on a affaire à deux types de jeux de mots et d'humour. La différence nous renseigne aussi sur la distance entre la langue de Himes et celle de sa traduction.

À la différence des titres de la Série noire, les titres des éditions espagnoles ne prennent pas le risque du jeu de mots : The Five-Cornered Square (Le carré à cinq angles, qui est aussi Le naïf a cinq angles - jeu de mots sur square) a donné en français un très bon La reine des pommes.

Traduire Himes n'est jamais facile. Pour le blog Mis détectives favoritos, "c'est un défi de traduire en espagnol la langue de Harlem. Certains conservent les surnoms originaux des inspecteurs, d'autres les traduisent. La traduction de Bruguera (Por amor a Imabelle, 1980) n'a pas très bien vieilli car elle a  utilisé l'argot de l'époque (et l'argot, qui évolue plus rapidement que la langue commune, vieillit toujours mal)."

Le blog Cuadernos de trabajo présente ainsi Himes : " Chester Himes est un écrivain nord-américain qui a été en son temps très connu et qui est aujourd'hui un peu passé de mode et peu présent dans les références journalistiques." On ne peut que souscrire à ce commentaire. 




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